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Ethologue

Ethologue : dans la tête des animaux

Biologistes mais aussi comportementalistes, les éthologues étudient les interactions conditionnant la relation entre l’animal et l’homme, pouss ant ce dernier à renouveler son questionnement, son langage et son éthique.Depuis quelques années, ces scientifiques proposent également des prestations d’accompagnement à destination des professionnels de l’élevage.
 
En 1852, le poète Charles-Marie Leconte de Lisle éprouve la torpeur de l’été sur la campagne. Il avise quelques boeufs dont il perçoit dans le regard ce « songe intérieur qu’ils n’achèvent jamais ». Plus d’un siècle plus tard, ce pressentiment qu’existe chez l’animal domestique « un songe intérieur » - ou pour le dire plus communément
un univers mental qui lui est propre trouve un écho chez les biologistes posant les bases de l’éthologie moderne, les Autrichiens Karl von Frisch, Konrad Lorenz et le Néerlandais Nikolaas Tinbergen, tous trois prix Nobel de physiologie en 1973.
 
Mais s’il est un livre qui reste en bonne place dans les références d’une jeune génération d’éthologues dont, aujourd’hui, les travaux mais aussi les premières offres de services commencent à atteindre les professions oeuvrant en contact avec les animaux, c’est celui de la spécialiste américaine en comportement animal Temple Grandin, L’interprète des animaux, paru en 2005, dans lequel elle analyse les analogies entre leur perception sensorielle et celle des humains autistes.
Longtemps restée dans la boîte à outils de disciplines comme l’ornithologie ou la primatologie, l’éthologie a notamment abordé le monde du cheval avant de s’intéresser au peuple des champs et des fermes, les porcs, les poulets, les bovins et autres petits ruminants, des univers jusque-là encore très peu explorés sous le filtre de la relation homme-animal.
 
L’éthologie est encore peu médiatisée et les cursus universitaires disponibles se comptent sur les doigts d’une main. Les débouchés professionnels sont à l’avenant. Néanmoins, il est très probable que cette science relève d’une véritable révolution culturelle, comparable dans son ampleur à ce qu’a pu être la découverte, par exemple, de l’ADN comme support de l’hérédité. Les animaux disposent d’une intelligence et d’une sensibilité au monde qu’ils sont capables de transmettre et que l’homme à tout intérêt à connaître : c’est ce que vient nous dire l’éthologie dont le corpus scientifique constitue une aide précieuse à l’heure où évolue le regard de la   société sur les animaux, notamment sous l’angle du bien-être.
 
Partie intégrante de la biologie, science à part entière, l’éthologie sort désormais des labos de recherche et participe à l’élaboration de réponses à des problématiques sociales aiguës comme celle de la mort animale et des abattoirs. C’est d’ailleurs dans l’un d’entre eux que Cécile Bourguet, biologiste, docteur en éthologie formée à Rennes puis à Clermont-Ferrand au sein de l’Inrae et fondatrice du premier bureau d’études privé de prestations en éthologie animale (agréé organisme de recherche), a éprouvé la nécessité de travailler au transfert des connaissances vers un public professionnel, parallèlement à la poursuite de ses recherches scientifiques : « J’ai vu dans un abattoir un opérateur qui tentait de faire avancer des moutons dans un couloir. Il était seul, les moutons sautaient dans tous les sens. L’homme, qui n’arrivait pas à suivre la cadence imposée, s’est retourné vers moi et m’a dit : ‘’aidez-moi, je n’en peux plus ! Trouvez une solution ! ‘’ » Le Bureau « Etre » (Etudes et travaux de recherche en éthologie et bien être animal) est basé au sein du centre Inrae de Clermont-Ferrand où Cécile Bourguet a mené, précédemment à son entreprise d’éthologie appliquée des travaux aux côtés de la directrice de recherche Claudia Terlouw (voir Btia n° 172) sur l’état émotionnel des herbivores d’élevage dans l’imminence de leur propre fin.
 

Remettre l'homme au centre du jeu

Une démarche éthologique est scientifique en ce sens qu’elle cherche à mesurer et à objectiver comment un animal perçoit son environnement et y réagit. A cela préside un principe qui est aussi, potentiellement, un écueil : « se placer du point de vue de l’animal et s’affranchir de la représentation humaine », explique Cécile Bourguet. La finalité n’en reste pas moins de parvenir à ce que ce soient les hommes, forts de ces nouvelles compréhensions, qui adaptent leur pratique d’élevage  ou d’abattage. L’éthologie
appliquée en élevage ne peut d’ailleurs pas être abordée séparément des facteurs psychiques et sociaux humains. Les chercheurs en comportement animal s’intéressent toujours, parallèlement, à des questions telles que la cognition, la communication, les interactions sociales humaines, etc. « Je me suis rapprochée d’un bureau d’études compétent en psychologie humaine, poursuit Cécile Bourguet, afin d’adapter au plus précis mes méthodes de travail. Il est difficile d’aborder des personnes en souffrance comme les opérateurs d’abattoirs au nom d’un unique impératif de bien-être animal. Notre mission est de remettre l’homme au centre du jeu afin qu’il reprenne le contrôle d’une situation qui lui échappe en le formant, en le revalorisant, en l’aidant à mettre des mots sur ce qui se passe. Dans tous les cas, nous restons sur le fait scientifique à l’écart de tout jugement ».
Le bureau « Etre », composé de deux docteures en éthologie et d’une ingénieure agronome, intervient dans des structures d’élevage, auprès d’industriels de l’agroalimentaire, d’associations welfaristes, d’instituts publiques, pour des expertises, de la recherche, de l’animation de groupes de travail ou encore de la formation.
Pour mener à bien sa quête de ce que les animaux ont à nous dire, l’éthologue explore cette zone où se jouent les interactions conditionnant la relation homme-animal.
« J’effectue un travail de comportementaliste, explique Pauline Garcia, fondatrice d’Etho-Diversité, prestataire d’éthologie appliquée et d’éducation positive. J’effectue un travail de traductrice entre l’animal et l’humain. Je connais les codes, alors j’observe, je constate, je traduis. »
Après quelques années passées à côtoyer la matière humaine à l’oeuvre dans les médias parisiens, Pauline Garcia s’est reconvertie via une formation de deux ans auprès
de Martine Hausberger, responsable d’Ethos, unité de recherche à la fois spécialisée dans l’étude du comportement animal et humain placée sous la tutelle de l’université de Rennes, de l’université de Caen et du CNRS. En 2015, titulaire d’un brevet professionnel de responsable d’exploitation agricole (BPREA), Pauline Garcia, qui cherchait à asseoir ses évaluations et ses protocoles au contact des animaux et des réalités de l’installation, est devenue chef d’exploitation dans le Cantal. Elle est labellisée par la société française pour l’étude du comportement animal (Sfeca) pour les équins et les bovins (la seule pour ces derniers). Elle est également l’auteur du Petit guide illustré du bien-être du bovin (éd. France-Agricole).
Les animaux d’élevage sont des êtres sociaux, sensibles et très réactifs à leur environnement. « Si on ne comprend pas l’animal, on peut rapidement en venir à passer de très mauvais moments, explique Pauline Garcia. J’ai vu certains éleveurs qui avaient peur de leurs vaches. A ceux-là, je leur dis : observez, prenez du temps et des notes. Des informations vont ressortir et vous verrez qu’on pourra mettre de la science sur le comportement, le tempérament ou même le traumatisme de telle ou telle vache jugée peu sympa. Passer du temps avec les animaux fait qu’on en gagne par la suite. Mon but est de rendre la vie plus agréable aux éleveurs. Mais parfois, ce sont aussi les problèmes personnels qui sont en cause. J’essaie de les cerner avec les intéressés car l’expression de ce mal-être, les animaux en sont les éponges, le mémorisent et s’il s’installe à long terme, le transmettent aux générations suivantes ».